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    Mémoire de ce qui s'est passé dans le Vivarais

    au Sujet de la religion (1)

     

    de Jean-Paul Ebruy:

    1734 (Papier Court C 617, Bibliothèque Universitaire de Genève)
    Pièces d‘Archives Patrimoine Huguenot d‘Ardèche

    Toute reproduction ou copie interdite !

     

     

    page 1 : 119 

     Les noms des ministres (2) qui succombèrent ou qui se révoltèrent

    Premièrement : Sr Reboul (3) qui était originaire et Pasteur à Boffres lequel a tiré (une) pension de quatre cents francs du Roy. Toutefois on n'a jamais ouÎ dire qu' [il] ait persécuté la Religion ; même l'on m'a dit que quand on voulut informer touchant la Religion, il répondait qu'il ne lui était pas permis d'en parler mais qu'il leur avait prêché la vérité et que s'il lui était permis (il) prêcherait encore.Toutefois il est mort sans qu'on ait aperçu aucune marque de repentance.

    Monsieur. Durand (4). Pasteur dans l'Eglise *la plus voisine de celle de monsieur Reboul, fort suivi à cause de ses belles prédications même que sur la fin de son ministère il prédisait à son troupeau que, quand lui viendrait à abandonner la (Religion), qu'eux ne devaient point l'abandonner ; qu'il leur avait prêché la vérité.

    Cependant il eut la faiblesse et la lâcheté de faire ce que son coeur et sa conscience lui défendaient de faire. Il abjura sa Sainte Religion et reçut pension du Roy de même que son consort : quatre cents francs qu'on peut nommer (le prix) de son iniquité. Je ne sais pas le lieu de sa naissance ni qu'elle a été sa fin. L'on m'a dit qu'il avait resté à Valance en Dophiné* depuis sa (Révolte) jusqu'à sa mort.

    *ll était pasteur à la Bâtie de Crussol ** Valence en Dauphiné


    (1) : la Religion, ou ceux de la Religion : façon de désigner la « Religion Prétendue Réformée », le protestantisme, les protestants pendant la période qui précède la Révocation et celle des persécutions (1685-1789).</p>

    (2) : Les Ministres : à la Révocation de l'Edit de Nantes, les Pasteurs avaient le choix entre partir vers les pays étrangers, ils avaient 15 jours pour le faire, ou l'abjuration de l'hérésie de Calvin, après laquelle ils touchaient une pension.

    Sur 35 pasteurs, 21 s'exilèrent : En 1683, après la répression du mouvement de résistance non violente 10 pasteurs « exceptés de l'amnistie » :Théophile Blanc, Gabriel Romieu, Paul Reboulet, François Reboul, Jean René de la Charrière, Paul Morel, Isaac Suchier, Pierre Brunier, Isaac Bermond, Simon Dalbiac. En 1685 ou un peu plus tard : Pierre Cotte, David Gervais, Etienne Jallabert, Pierre Janvier, Daniel Reboulet, Fleury Robert, David Rangeard, Alexandre Vinay, Pierre Crégut, Jean Cluzel, David Grimaudet (les deux derniers ayant abjuré provisoirement avant de pouvoir partir au refuge) 8 Pasteurs abjurèrent : David Blanc, Abraham Dejean, Abraham Durand, Jean Reboul, Isaac Messonnier, François Lavalette, Alexandre Reboulet, Pierre Audoyer. 3 Pasteurs eurent des destinées diverses : Isaac Homel fut roué le 2octobre 1683 à Tournon. Jean Homel était encore prisonnier en 1712 au fort Brescou. Pierre Reboulet en raison de ses infirmités et de son grand âge fut autorisé à rester en Vivarais sans abjurer.

    (3) : Sr Reboul : Jean Reboul, né à Boffres, fut pasteur à la Bâtie de Crussol (Champis-Alboussière) de 1657 à 1668, à Boffres de 1669 à 1683. Son registre des baptêmes, mariages et sépultures est conservé aux archives de l'Ardèche (et de ceux des autres pasteurs). La Société des Amateurs de la Généalogie en Ardèche a photocopié et étudié tous ces registres.

    (4) : Monsieur Durand : Abraham Durand (il n'a aucune parenté avec Pierre Durand pasteur de Désert), docteur en théologie, pasteur à Vals-Aubenas de 1651 à 1657 (en 1653 il se vit interdire la célébration du culte par le Comte de Rieux et par Madame d'Ornano d'Aubenas ; après l'intervention des protestants du Bas-Languedoc, des Cévennes et des commissaires de l'édit de Nantes, il put reprendre son ministère), à Boffres de 1660-1668, à la Bâtie de Crussol (Champis-Alboussière) de 1669 à 1683. Marié à Charlotte Duc de St Fortunat.

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    Je viens à monsieur Audahier (Audoyer)(5) pasteur. Sur la fin de notre précieuse liberté, à Chalancon, s'étant caché avec monsieur Aumel* dans quelque caverne de rocher, à (ce) qu'on m'a dit, étant sorti de cette sombre demeure, il est possible par grande nécessité ce dans la vue d'épier s'il pouvait s'éloigner de ces quartiers. Il a eu le malheur d'être pris par les troupes du Roy et découvrit le lieu où monsieur Homel était encore caché. On l'alla prendre. [Ils furent conduits tous deux à Tournon où le nommé Audoyer abjura sa Sainte Religion. D'un abîme ordinairement [l']on tombe dans un autre. Après avoir eu la faiblesse de découvrir monsieur (Homel) (6), il renonça au Saint Evangile qu'il a prêché aux autres.

    Pour monsieur Meissonnier (7), ne se contentant pas d'abjurer sa sainte Religion, il prêcha sa contraire et dit en chaire, sans doute pour faire plaisir à messieurs de l'Eglise (Romaine), qu'il avait prêché le mensonge jusqu'alors.

    Il était établi à St Sauveur en Boutières soit le long de la rivière d'Eyrieux.

    Pour monsieur Valette (8) qui était établi, à ce que je crois, dans la paroisse d'Issamoulenc, du moins il y avait du bien ; car dans le temps que j'ai passé dans ces quartiers là, nous avions autant et même plus de crainte de luy que du curé. J'ai eu passé, proche de sa maison, avec plusieurs personnes de ses voisins, dans la nuit, que de crainte

    * Honnel


    ⇑(5) Monsieur Audayer:  Pierre Audoyer, né à St Jean de Gardonnenque (St Jean du Gard), reçu pasteur au Synode de Vallon (1681), fut pasteur «surnuméraire» à Théophile Blanc pasteur de Chalencon.

    ⇑6)  Monsieur Homel: Isaac Homel, né à Valence en 1612, fils d'un avocat au parlement de Grenoble ; pasteur de l'église de Soyons dont faisait partie Valence de 1644 à 1683. Il participe au dernier Synode national de Loudun en 1659-1660. Il fut président du Synode régional de Vals en 1673. Un des responsables de la révolte passive de 1683 : à l'initiative de Claude Brousson, les églises du Vivarais décidèrent de célébrer le culte sur les ruines des Temples où il avait été interdit récemment. Ces manifestations non violentes firent peur aux communautés catholiques et se terminèrent par le combat de l'Herbasse et le début des dragonnades. Homel fut condamné et roué vif, le 27 Octobre 1683, sur la place du Gravier à Tournon. Depuis, on l'appela « le grand Homel ».

    ⇑(7) Monsieur Meissonnier: né le 29 Septembre 1630 dans une famille de notables des Boutières, Isaac Meissonnier a laissé des mémoires et un livre de raison. Il n'avait pas choisi d'être ministre par vocation, mais plutôt pour avoir un « bon métier » et faire plaisir à sa mère fort pieuse ; il aurait préféré étudier le droit. Dès lors, il n'était pas prêt à affronter les temps difficiles. Son ministère s'est déroulé presque exclusivement à St Sauveur de Montagut où il a continué à habiter après son abjuration. Ses descendants y ont fait souche, catholiques fidèles, au moins jusqu'à la Révolution. Sa réputation dans le monde protestant en Vivarais n'a jamais été bonne.

    ⇑(8) : Monsieur Valette : François de la Valette, né le 1 Juin 1636 de Abraham Valette et de Jeanne de Reboulet à la Valette, paroisse de St Vincent de Durfort. Elève à l'académie de Die, il fut pasteur à Ajoux, St Julien du Gua, Issamoulenc de 1664 à 1683. Il prêcha jusqu'à la destruction des Temples en janvier 1884. Il abjura en 1685 et habita sa maison de Rochevive, paroisse d'Issamoulenc. Sa descendance resta protestante. Voyez page 151, le commentaire de Morel Duvernet.

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    Les gens mettaient leurs souliers à la main et marchaient à pied nu jusqu'à ce que nous fussions un peu loin de sa maison. Et c'était en allant en des assemblées qu'on faisait (dans son voisinage). Un des messieurs Reboulets (9) qui était du côté de Privas abjura aussi la Religion ; les deux autres, car ils étaient trois frères ministres, sortirent du Royaume. Il me souvient même que monsieur Brousson me dit les avoir connus en aulande (Hollande), qu'il tenait surtout le plus jeune pour (des gens)# un homme de grande piété et de mérite.

    Pour monsieur Desgens (Dejean) *(10) qui résidait en Vals le temps que j'y ai passé, du temps que je faisais mes petits voyages (11), on le tenait pour un grand persécuteur.

    Pour monsieur Grimodet (12) de Montélimar en Dauphiné mais ministre en dernier lieu en Desaignes en Vivarais, l'on disait qu'il avait eu la faiblesse d'abjurer, mais qu'ensuite s'étant reconnu de sa faute sortit du Royaume, comme Saint Pierre hors de la salle de Caîphe pour pleurer son péché.

    #barré dans le text

    Pour ce qui regarde les fidèles qui n'abjurèrent point la vérité, je n'en sais pas beaucoup.

    Dans l'Eglise de Desaignes il y avait un nommé Jean Paul Seigniover*(13) et sa femme, mêmement sa mère était ma marraine. Donc, ils furent toujours errant jusqu'enfin ils furent pris dans la paroisse de Mounens#, dans la maison de Monsieur St Lagier qu'on conduisit en prison avec eux; mais après quelques temps de prison il fût relâché ; mais pour le nommé Seigniover fût conduit dans la tour de Constance où il mourut dans sa Religion quelques années après. Sa femme fût conduite à Sommières où elle il a resté environ une vingtaine d'années toujours fort constante et même d'un singulier exemple de

    ** Segnover # Hameau de la paroisse de St Bazile, près de Lamastre.


    ⇑(9) : un des Messieurs Reboulet : le Pasteur Pierre Reboulet, né en 1600, fut Pasteur à St Vincent de Barrés en 1625, à Tournon lès Privas, Pranles, St Vincent de Durfort à partir de 1630, puis à Ajoux de 1666 à 1683. Bien que n'ayant pas abjuré, il resta en Vivarais, à Chassagne, paroisse de Coux. Son fils ainé, Alexandre, pasteur à Chomérac, abjura en 1685. Un autre fils Joseph : pasteur à Châteauneuf de Vernoux 1671-1672, à Champeirache paroisse de St Julien en St Alban de 1673 à 1675. Nous ne savons pas où il est allé au moment de la Révocation. Il accompagne souvent son père à Ajoux à la fin de son ministère. Paul, fut Pasteur à St Voy en Haute Loire ; il seconda son père de 1681 à 1683. Il fut obligé de partir à Lausanne en 1683 et fut pasteur en Suisse jusqu'à sa mort en 1711. Daniel dit Salliére partit aussi en Suisse ; il fut consacré pasteur à Bâle et partit en Hollande. On trouve dans ses registres en plus des actes, beaucoup d'informations sur cette période. Voyez page 151, le commentaire de Morel Duvernet

    ⇑(10) : Monsieur Desgens : Abraham Dejean, pasteur à Châteauneuf de Vernoux en 1672, au Pouzin de 1673 à 1676, à Vals de 1677 à 1678, à St Piereville de 1678 à 1681, à Vallon de 1681 à 1685. Au moment de la destruction du Temple de Vallon, le 19 Février 1685, il fut incarcéré et abjura. Habitant Vallon puis Vals en 1700, il est accusé par ses anciens paroissiens de les « persécuter ».

    ⇑(11) : mes petits voyages : en 1700 plusieurs assemblées se tinrent dans les hameaux protestants voisins de Vals ; Elles étaient organisées par 2 Inspirées, Catin et Marie, et par un homme nommé Marc ; Il y en a eu d'autres par la suite, Ebruy y a t'il participé ?

    ⇑(12) : Monsieur Grimodet : David GRIMAUDET, né à Montélimar, étudiant de l'Académie de Genève en 1658, proposant à Salavas en 1664. Au synode de Desaignes du 4 au 12 décembre 1675, Grimaudet représentait Boulieu lès Annonay où il était ministre. Il obtint un congé pour maladie. Il dut guérir car en 1677 et 1678 il était ministre à Charmes, puis au Pradel de 1678 à 1681, enfin à Desaignes de 1681 à 1683. Il s'absenta, semble-t'il, de Desaignes au printemps 1683, probablement pour maladie, car le responsable la vie de l'église de Desaignes, Jean-Paul Gaillard alla demander le 14 juin à Chalencon que l'on nomme à Desaignes un autre pasteur puisque M. Grimaudet s'était retiré à Mointélimar. Son nom ne figure dans aucun document des archives nationales concernant la préparation et la réalisation du mouvement de résistance de 1683. Grimaudet fut également arrété, condamné aux galères d'où il sortira après abjuration en 1689. Libéré il « pleura sa faute ». Il partit ensuite à Amsterdam, puis à Londres où il signa en 1691 une déclaration (qui fut imprimée), contre l'accusation de « socinianisme # » faite à l'encontre des ministres réfugiés, par l'évéque de Londres. #Enseignement anti-trinitaire de 2 réformateurs italiens, Lelio Sozini (1525-1562) et son neveu.

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    page 4: 122

    piété, à ce que m'ont appris des prisonnières qui ont resté plusieurs (années) ensemble et qu'à présent mises en liberté, se sont retirées à Genève où je les ai vues plusieurs fois.[Elles m'ont dit que ladite Seigniover avait été mise en liberté comme elles, et qu'elle s'en était allée dans sa maison. Sans doute qu'elle doit être âgée. Toutefois elles n'avaient fait aucune bassesse en fait de Religion, les unes ni les autres.

    Il y avait aussi un nommé Vialette (14) qui était de la paroisse de la Bâtie d'Endaures # (d'Andaures) qui ne fît jamais aucune abjuration ni promesse à l'Eglise Romaine. Ayant demeuré plusieurs années errant aussi avec sa femme et ses enfants, puis se retira dans sa maison et se mit en possession de son bien sans avoir demandé aucune permission, lequel bien était possédé et pleinement joui par un monsieur de la Religion contraire qui je crois était greffier. Toutefois on le laisse en repos plusieurs années, jouissant de son bien paisiblement quoique lui ni aucun de sa famille eussent fait aucune soumission dans l'Eglise Romaine. Car même une fois, un de ses fils rencontra le curé qui portait le Dieu de la messe à un malade, voulant le faire mettre à genoux. Ce que ne voulant faire, le curé, fort en colère, aurait voulu le faire mettre en prison. Mais par bonheur personne (de ceux qui étaient) présents ne voulut le faire pour le curé, ignorant tous de savoir qui il était.

    # note n° 4 de Morel Duvernet : p 152


    ⇑(14) : Vialette : ces faits ne sont pas datés. On peut les situer en 1685. Il s'agit de M. Vialette du hameau de Vialette. Toute la campagne à l'ouest du village de la Batie d'Andaure était et est restée protestante. On a conservé la mémoire de lieux d'assemblées dans tout ce quartier : Mazabrard, la Naute, Balaron, Chastagnier (où a été construit un Temple en 1841). La maison qui est considérée comme étant de la famille Vialette est au centre du hameau. Ce n'est pas une maison isolée, contrairement à ce que dit Morel page 152. Peut-être l'était-elle à l'époque. Une partie de son architecture est ancienne. Le propriétaire actuel, le pasteur Jacques Vernier, la restaure en lui conservant son caractère. Il y a trouvé une cache dans laquelle un homme peut se tenir debout, près de la cheminée. Une tuile ancienne gravée de 4 prénoms a été découverte. Vialette et sa famille sont restés « errants » pendant une ou deux années, ce qui était le sort des familles dont la maison avait été « tombée » à titre de sanction pour fait de religion. Les dragons brûlaient ou cassaient les portes et les fenêtres, voire la toiture, et vendaient tous les biens qui trouvaient acquéreur. Les gens partaient donc se cacher dans les bois ou chez des amis et vivaient misérablement de cueillette et de dons.

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    page 5: 123

    Et lui, se retira au plus vite car il était environ [à] une lieue de sa maison. Au commencement de la persécution, pour le faire changer de Religion, on lui mit comme à tous les autres, plusieurs dragons à discrétion avec ordre, non de les tuer mais de leur faire tout le mal qu'il leur serait possible tant en leur corps qu'en leur bien. Mais comme lui (se trouvant) plus ferme que bien d'autres, les dragons s'avisèrent de l'attacher à la queue de leurs chevaux, le faisant courir jusqu'à ce qu'on craigne qu'il mourut. Peu de jours après, on le fît mettre pied nu et marcher ainsi sur des peignes qu'on se sert à peigner le chanvre. Mais comme il ne voyait plus de fin aux malheurs qui menaçaient alors toute la Religion, il prit le parti de la fuite avec toute sa famille, (de se retirer) dans des endroits forts écartés et qu'on ne le connaissait point. Et il gagnait leur vie comme il pouvait, souvent exposé à bien des misères, surtout n'ayant pu emporter aucune chose de leur maison. Enfin, comme je vous ai déjà dit [qu']ils revinrent dans sa maison, assistant à nos assemblées cachées, on en faisait même souvent chez lui. Enfin, il fût pris et conduit à la tour de Constance où il mourut après quelques années de prison toujours constant et persévérant jusqu'à la fin

    Il pouvait bien y en avoir d'autres que je ne sais pas. J'avais bien un de mes propres frères (15) mais il fût pris dans l'année 1689 et mis dans les troupes. Je ne sais point qu'elle a été sa fin ni s'il a vécu longtemps dans le service. C'est pourquoi je n'en dis rien, sinon qu'il n'avait fait aucune abjuration avant son départ. Je n'ai point de nouvelles du depuis.


    ⇑(15) : un de mes propres frères : les enrôlements de force dans l'armée furent nombreux dès la répression de 1683. J-PEbruy ne donne pas le nom de son frère et c'est bien dommage car nous aurions pu éclaircir un mystère désagnois. Dans les années 1970, Fritz Ebruy, d'Ahlsdorf (ex Allemagne de l'Est), prit contact avec la Mairie de Desaignes car il recherchait ses racines, ses recherches généalogiques l'ayant conduit jusqu'à un aïeul français nommé Jean Ebruy de la paroisse de Desaignes. Il entretint une correspondance avec Samuel Mours en 1970, mais ne put établir le lien exact entre Jean et Jean-Paul. Leur lien de parenté est cependant très probable car le patronyme Ebruy est rare enVivarais. Il existait un hameau Ebruy. D'après le compoix de Desaignes de 1637, parmi les 8 maisons du hameau, 2 appartenaient à Jean ou Siméon Ebruy. Une autre trace du patronyme Ebruy se trouve dans un acte de baptême de 1672 et nous renvoie au même hameau : « le 5° jour du mois de Septembre 1672 dans le Temple de Châteauneuf de Vernoux, a été baptisé par M. Reboulet Ministre de ladite église,..., fils de Claude Fustier et de Isabeau Esbruy..., né le premier jour du mois de Septembre, présenté par Paul Esbruy, du lieu d'Esbruy, paroisse de Desaignes, agé de 30 ans, laboureur, et par Suzanne Fustier, femme d'Annibal Vernes, du lieu de Vernes. Signé Esbruy ». Fritz Ebruy considère donc ce Paul comme le père de Jean, né le 2603-1660 à Desaignes. Jean a probablement séjourné en Suisse et quitté Berne en 1698, attiré en Allemagne par le décret du 13 Mai 1695, concernant les réfugiés français venant de Suisse car il acquitta à cette date le reçu d'une aide de dépenses de v voyage à Francfort sur le Mein. Il épousa à Daubhausen le 26 Décembre 1699 Anne Elisabeth Dufour née le 4-08-1677 à Mannheim où existait une colonie Wallonne réformée. Le jeune couple s'établit dans les environs, à Carlsdorf, où fut créée une colonie pour réfugiés français, laquelle vivait en 1699 sa dernière vague d'émigrants, et où naquit leur fils Jacques Ebruy. Jean Ebruy était maître tisserand, ce qui correspond aux capacités traditionnelles des paysans du Vivarais de cette époque ; le tissu était traité dans les foulons que possédait généralement le meunier et d'où sortait le feutre, tissu épais, qui faisait des pèlerines inusables. Jean le tisserand, né en 1660 et Jean-Paul le prédicant, né en 1668 et auteur de ce mémoire, sont très probablement frères ou cousins.

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    Vous me demandez dans Votre troisième article quels furent les premiers inspirés.

    J'ai toujours oui dire que la toute première était une fille nommée Isabeau Vincent*(16), servante alors chez un paysan fort honnête et de la Religion nommé Guillaume Berlhe en la paroisse de Saou entre Crest et Bourdeaux en Dauphiné. Il se fit d'abord grand bruit de cela. Plusieurs personnes de bien y allèrent pour la voir et l'entendre parler soit pour dévotions ou par curiosité. Le nommé Berlhe, son maître d'alors, m'a eu dit plusieurs fois, dans sa maison où j'ai été plusieurs fois, que c'était une fille fort matérielle, sans aucune éducation ne sachant point lire ni écrire qu'il croit bien qu'elle ne savait pas seulement la prière dominicale, comme il faut, du moins, il ne l'entendait jamais prier Dieu. Sans doute que son maître ne la sollicitait pas non plus à cela, car ordinairement les maîtres pensent mieux à leur travail qu'au salut de leurs domestiques et, surtout dans un temps que la Religion était presque éteinte en France. Le nommé Guillaume Berlhe me dit que la première fois qu'il s'aperçut de cela, lui s'étant levé avant qu'il fut jour pour aller en voyage, étant proche de son feu pour déjeuner, tout à un coup sa bergère étant dans son lit endormie, du moins on la croyait endormie, se mit à chanter les commandements de Dieu, et ensuite elle se prit à parler et faire une sorte d'exhortation (tendant) à la repentance. Mais quelques temps après on mit la bergère en prison où elle fut gagnée à changer de Religion. On la mit entre les mains d'une dame pour servante où elle fit ensuite toujours profession de la Religion romaine #

    * On fit un recueil de ses prophéties qui courut alors le Vivarais en manuscrit et qui fut ensuite imprimé. c'est un petit livre in 12 d'une trentaine de pages

    # voyez note n°5 de Morel Duvernet page 153


    ⇑(16) : Isabeau Vincent. Le pasteur Arnaud, dans son « Histoire des protestants en Dauphiné » cite une relation faite par l'avocat Gerlan sur le message d'Isabeau Vincent, en février 1688, dont voici quelques extraits, « Après avoir chanté le psaume : ainsi qu'on oyt le cerf bruire (ps.42),...elle parla de la nécessité de chercher la parole de Dieu... « nonobstant les maux qu'on vous fait souffrir, il vous faut toujours dire : je louerai le Seigneur, car Dieu châtie celui qu'il aime ; mais Dieu domptera toutes les bêtes farouches qui vous persécutent » ; Il faut se préparer à la communion en disant à tous : « Goûtez de cet agneau pascal, prenez, mangez ce corps qui a été crucifié pour vous et ne croyez pas que Jésus y soit en corps et en âme, car il est au ciel, c'est par la foi qu'il faut pénétrer ce mystère, il faudrait bien des corps pour en donner-à tout le monde ». Et parlant de l'assurance que nous avons de ses promesses,... « Chrétiens, ayez bon courage et amendez-vous de vos pêchés, cherchez la Parole de Dieu et vous la trouverez par la repentance, obéissez aux commandements de Dieu ; soyez persuadés, chrétiens, que s'il n'aimait point son peuple, il ne le châtierait point, Le peuple d'Israël a toujours été persécuté ; mais qui persévérera jusqu'à la fin obtiendra la vie éternelle, »....... Elle chanta deux ou trois versets des commandements de Dieu en rimes et continua ses menaces contre les méchants qui persécutent les fidèles. ...Allons chercher la Parole de Dieu et nous la trouverons,....quand nous cherchons la Parole, nous cherchons Dieu même........ . Mettant le nez sous le drap, elle chanta le Pater noster... puis, avec un sourire : « Qu'entendez-vous là c'est ainsi que les méchants l'ont mis dans une autre langue ; Mais quand notre Seigneur apprit à ses apôtres à prier, il leur dit : Notre père, qui es aux cieux...Priez donc votre Père, gardez-vous d'adorer les saints et ne souillez point vos âmes....Nous te prions, Dieu que tu aies pitié de ces pauvres brebis égarées, nous espérons en ta bonté que tu recueilles ton troupeau par ta grande miséricorde, si nous sommes dans la captivité, tu nous retireras. »

    Exhortations naïves sans doute mais où l'on retrouve : – le refus de la catholicisation (présence réelle du Christ dans l'hostie et culte des saints), - l'appel à la repentance et à la prière, confiance en Dieu qui éprouve son peuple mais ne l'abandonne point et le sauvera. Référence au peuple d'Israël. - la formation protestante : connaissance de la Bible, Parole de Dieu, respect des commandements, chant des psaumes et prières... dans notre langue.

    Message bientôt repris par les Inspirés et prédicateurs comme Ebruy lui-même...

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    page 7: 125

    Je ne puis rien vous apprendre au sujet du nommé Astier#, non plus que du gentilhomme nommé Dusserre (17), je n'en ai point entendu parler

    # note de la page 155 et la note (23) sur l'assemblée du Serre de la Palle

    Pour ce qui regarde la conduite des inspirés.

    Plusieurs ont été en bon exemple, d'autres ont commis des scandales, quelques uns après avoir fait des lâchetés en sont revenus et [ont] donné des marques de leur repentance en menant une vie plus sage. Comme du nommé Josué Corbière (18) qui fut accusé d'avoir un Commerce Criminel avec une fille nommée Marie Riou dite Niaque aussi inspirée, lui fut ensuite pris et conduit aux galères, cela pouvait être dans l'année 91 ou92. Il est resté depuis aux galères jusqu'à ce qu'il fut en liberté avec ses compagnons d'esclavage. Il (est) à présent en Suisse. On dit qu'il s'est toujours bien conduit depuis. Pour ladite Marie Riou je ne sais de quoi elle est devenue. Je ne l'ai jamais vue depuis ni guère entendu parler.

    Quelques années après on prit dans une assemblée un nommé Isaac Laurands (19) avec le Sr Daniel Arsac (20). Ils furent pris proche de Privas, conduits en prison au château de Beauregard où on leur donna la question en leur mettant de la poudre à Canon dans la main, de [la] mèche entre les doigts, puis leur fermant la main, mettant le feu à la mèche, il leur brûla la chair des doigts jusque aux os. Ils souffrirent constants. Après on les conduisit aux galères où ledit lsaac Laurands mourut quelque temps après, toujours ferme dans sa Religion. Il avait été élevé au village soit un hameau de maisons dans la paroisse de Desaignes, son père ayant tenu une grange audit lieu, peut-être plus de trente années toujours en bon exemple pour la Religion, avec toute sa famille. - La connaissance que vous avez du frère (21) du Sr Daniel Arsac me dispensera de vous parler davantage de lui. 

    Pour ce qu'on disait des inspirés.

    Ceux de l'Eglise Romaine les traitaient toujours de fanatiques


    ⇑(17) : un nommé Duserre : De Brueys, dans son « histoire du fanatisme de notre temps, 1709 », décrit une « fabrique de prophètes », située dans la verrerie de Veirac, proche de Dieulefit, dirigée par un gentilhomme verrier, nommé Du Serre qui endoctrinait de jeunes enfants et leur apprenait à faire le « prophète ». Brueys décrivait aussi les rapports de Du Serre avec une « académie » de Genève. Cette légende a perduré longtemps chez les romanciers comme Eugène Sue et chez les historiens. Antoine Court écrit à ce sujet : « Une seule chose manque à ce collège, c'est d'avoir existé, toutes mes recherches n'ont abouti qu'à me convaincre que c’est un pur mensonge... »

     

    ⇑(18) : Josué Corbière et Marie Riou. Josué ou Joseph Corbière, potier de terre de St Jean Chambre, arrêté à St Prix en Mars 1690, emprisonné à Beauregard, est condamné aux galères le 25 Juin 1690. Il arrive à Marseille le 20 Juillet et le médecin Bertrand y signale sa présence en 1696. Libéré en 1713, il vit à Bâle et à Zurich.

    ⇑(19) : Isaac Laurands. Paul Bouit, historien lamastrois, dans « mémoire du Savel » l'appelle Claude Laurens, prédicant arrêté avec Daniel Arsac. Arnaud le nomme Charles Laurens, prédicant, de Desaignes, âgé de 24 ans, mort peu après son arrivée aux galères.

    ⇑(20) : Daniel Arsac, de Beauvert, avec son frère Antoine furent prédicants. Daniel fut arrêté en 1696 à l'âge de 25 ans, envoyé aux galères, il y resta 17 ans. Il fut libéré en 1713 avec 135 autres galériens, partit en Suisse et mourut à Lausanne en 1730.

    ⇑(21) : le frère de Daniel Arsac. Antoine apprenait des sermons par cœur, ce qui était une sécurité de la part de quelqu'un qui n'a pas eu de formation ! Arrêté vers 1700, enrôlé dans l'armée après 11 mois de prison à Montpellier, il déserta et passa en Suisse où il décéda en 1733. Baville l'avait utilisé comme remplaçant, contre paiement, d'un jeune homme catholique qui avait tiré un mauvais numéro !

     

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    Pour ceux de notre Religion les uns en disaient du bien, les autres du mal. Les uns les croient divinement inspirés, les autres ne le croient pas. D'autres croient que le Saint Esprit n'agissait pas en eux d'une manière infaillible mais que, cependant, il y avait quelque chose qui venait de l'Esprit de Dieu qui les poussait à dire de très belles et bonnes choses bien édifiantes : s'entend ceux qui se gouvernaient et conduisaient comme ils devaient se conduire. Car pour ceux qui voulaient se faire regarder comme de véritables prophètes, ils tombent dans des erreurs et égarements incroyables. Toujours nous pouvons dire à la louange de ceux qui ne se sont pas érigés en prophètes mais qui se sont exercés à faire des exhortations au peuple, qu'ils ont apporté un grand bien en l'église du Vivarais (Vivares)# et Dauphiné. Car avant tout cela, tout le monde gisait dans une léthargie spirituelle et mortelle ; on ne parlait plus de Religion, et cela les a fait réveiller de leur profond et criminel assoupissement. Et s'il était possible que le nommé du Serre (17) eut formé les inspirés, on pourrait dire en ce cas-là qu'il avait pensé à mal et que Dieu l'a tourné en bien et tiré la lumière des ténèbres de même que dans le commencement.

    Pour ce qui regarde l'assemblée qui tua le capitaine dont le nom était Tirbon (22).

    [lequel] était en quartier d'hiver à St Sauveur. L'assemblée fut sur une montagne nommée le Serre de Tauzuc. L'on m'a dit que (un de) ceux qui étaient là [était] inspiré. Je ne me souviens point si l'on me dit qui (était) une fille qui prédit, ou pour mieux dire, les avertit que ceux qui passeraient du Côté de St Sauveur devaient s'en aller tous en troupe parce qu'ils devaient être attaqués par les ennemis : ce qui arriva.

    Monsieur Tirbon les alla attendre à un petit quart d'heure au-dessus dudit St Sauveur le long d'un petit ruisseau nommé Oursentie dans un morceau de pré de neuf ou dix pas de large tout au plus. Mais pour traverser le ruisseau c'est un chemin affreux. Il laissa passer le dit ruisseau à une partie du

    # cette fois notre correcteur (sûrement Antoine Court) a changé Vivarais en Vivares : Ebruy avait'il une orthographe plus moderne que lui?!!!!!


    ⇑(22) : La mort du capitaine Tirbon à la Chemina paroisse de St Sauveur de Montagut. Il existe de nombreuses relations de ces événements intervenus en Février 1689 lors du mois où les Inspirés agitèrent le Vivarais par leurs nombreuses assemblées et quelques jours avant le massacre du Serre de la Palle évoqué par Ebruy ci-après. La relation d'Ebruy est cohérente avec les autres relations connues et témoigne d’une bonne connaissance du lieu. Le registre paroissial du curé de St Sauveur de Montagut enregistre à cette date l'enterrement de 8 soldats et de Tirbon, tous étrangers au Vivarais. La rivière « Liuére » est la Gluyère, le petit ruisseau « oursentie » est l'Orsanne. La maison « vers le pont » et l'aqueduc existent toujours. Voir page 153, note n°6 l'avis de Morel Duvernet.

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    du peuple qui descendait en foule le long d'une côte nommée Echine d'âne. Au bas de la dite côte il y a une maison nommée « vers le pont » quoiqu'il n'y ait point de pont. Il est vrai qu'il avait un canal qui sert pour conduire ou comme, porter l'eau d'un côté à l'autre dudit ruisseau. Quand l'eau ne coulait pas, il y avait bien des personnes qui passaient par dessus ledit canal, j'y ai passé moi-même plusieurs fois pour éviter d'être vu des gens qui restent dans la dite maison « Vers le pont ». C'était d'une profondeur à faire tourner la tête aux plus assurés. Le meilleur passage était au dessous de ladite maison.

    Je ne doute pas que les gens de l'assemblée ne défilassent par les deux passages qui se rendaient tous deux dans le Coin de pré où le dit Capitaine les attendait avec sa grande barbe, car l'on disait qu'il avait fait voeu de ne point se faire raser jusqu'à ce qu'il ne revoit sa maîtresse éloignée. Donc ayant attendu qu'une partie fusse déjà entrée dans le pré à vingt ou trente pas de lui, il commanda à ses soldats de leur tirer dessus. Effectivement, tuèrent deux ou trois filles, blessèrent quelques autres personnes. Le peuple voyant le désordre (le danger) se jeta dans une vigne qui est au-dessus dudit pré où il y a d'abondance de pierres, s'en armèrent, fondant ainsi sur la compagnie du vaillant Tirbon qui les attaquait sans aucun ordre de ses commandants. On les mit en déroute et ledit capitaine se voyant poursuivi avec beaucoup de vigueur se jetta dans une petite rivière nommée Liuère* qui se joint avec la rivière d'Eyrieux tout proche ledit village de St Sauveur, où il fut assommé des coups de pierre, dans l'eau

    * On prononce luière. C'est un petit ruisseau qui passe à St Pierreville et qui va se jeter dans la rivière d'Eyrieux à St Sauveur

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    et dix ou douze de ses soldats (qui furent aussi tués). Le reste de sa compagnie aurait eu sans doute le même sort, s'il n'eut été que la maison d'un catholique romain nommé La Montagne ne se fut pas trouvée tout à propos pour eux, laquelle leur (servit) d'asile, s'étant enfermés au dedans. Des gens fidèles et spectateurs ou témoins de ces choses me l'ont dit et raconté ainsi. Peu de jours après, (qui était le 19 février 1689), on fit une assemblée au Serre soit une montagne appelée le serre de la Palle (23) où ils furent massacrés. Comme vous dites, l'on m'a bien dit qu'on les avait fait avertir de se retirer. Même quand les troupes du Roy furent à quelques distances de l'assemblée, le commandant leur envoya de se retirer. Mais ils répondirent qu'ils ne voulaient point se retirer, qu'ils voulaient prier Dieu. Et se mettant à genoux, plusieurs furent tués sur la place, quelques uns échappèrent et évitèrent la mort par la fuite.

    Je n'ai pas su qui y présidait. Je n'ai pas oui dire non plus qu'on n'eut point fait de prisonnier, ou l'on les tua ou ils se sauvèrent ; l'on ne fit aucune résistance ni aucun semblant de vouloir se défendre. Il y avait des dragons et infanterie. Quand les dragons [re]vinrent de faire cette indigne et barbare action, il y en avait qui portaient plusieurs doigts de femme qu'ils avaient coupé pour avoir leurs bagues. Je ne sais pas non plus la quantité ou nombre de personnes qui y perdirent la vie.

    Pour le nombre des assemblées  dont vous me demandez dans votre quatrième article je ne le sais pas.

    L'on en surprit une environ l'an mil sept cent deux ou trois dans un ruisseau nommé le Creux de Veye, proche le pont des Ollières où l'on en tua plusieurs, on n'en blessa quelques autres entre lesquels un nommé Alexandre Failhol, qu'on lui coupa quatre doigts d'une main, ne lui resta que le pouce.


    ⇑(23) : L'assemblée du Serre de la Palle du 19 Février 1689.

    C'est un des derniers épisodes de la marche des Inspirés de Janvier et Février 1689. Ce mouvement a son origine dans l'appel de Isabeau Vincent (voir la note n°16 p 6), l'action de Gabriel Astier qui vient prêcher dans la région de St Lager Bressac et de St Cierge. A partir du 6 Février 1689, le mouvement se transforme en assemblées qui ont lieu le jour, sur les Serres, avec des milliers de participants. Si les démonstrations exaltées marquent ces assemblées, la Bible est lue, les Psaumes sont chantés, les prières à la « huguenotes » sont dites. C'est dans une atmosphère de repentance [amendez vous !] de leur abjuration et d'attente eschatologique que 15 assemblées se succèdent du 6 au 19 Février 1689. Les troupes, renforcées et regroupées n'osent intervenir que le samedi 19 Février. Monsieur de Folleville et sa troupe essayent de disperser l'assemblée du Serre de la Palle [paroisse de St Genest le Champ], mais la plupart des 600 personnes assemblées refusent de partir et sont massacrées par les soldats. Cette acceptation probable de la mort, dont nous cherchons toujours les raisons, marque un tournant fondamental dans la lutte des huguenots du Vivarais pour la liberté de conscience. Dans le carton TT 276bis des Archives Nationales, nous trouvons un rapport très détaillé de ces événements, attribué à l'abbé Guillaume de Monge.

    Voir page 153, la note n° 7 de Morel Duvernet.

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    L'on donna le pillage aux troupes qui étaient commandées par monsieur de Monteil le fils, toutefois il n'était pas le plus méchant. C'était plutôt Dumolard, subdélégué de l'Intendant, avec Vocance, capitaine d'une compagnie franche, lesquels étaient ensemble pour faire cette cruelle action. On fit quantité de prisonniers, l'on en descendit # tout en un coup cinquante deux. Ma femme était alors en prison au pont Saint Esprit où elle resta une année, et où elle vit passer tous les prisonniers qu'on fit dans cette assemblée. Il y avait vingt sept hommes et vingt sept femmes. Il est vrai qu'il y avait une femme nommée Jourdan, femme d'un boulanger d'un bourg nommé Baix, le long du Rhône, qui n'avait point été prise dans l'assemblée, aussi on la laissa au pont Saint Esprit et l'on conduisit les autres à Montpellier pour les juger, et, d'où ils ne sortirent que pour suivre l'arrêt de leur condamnation : donc les uns furent traduits au « Brescou », les autres furent exécutés à mort, quelques uns à Montpellier, une fille fut pendue à Privas dont j'ignore le nom de même d'où elle était, on fit pendre un nommé Jaques Duplantier à St Pierreville, l'on disait même qu'on lui aurait donné la question en lui arrachant les ongles mais cela n'est pas sûr, l'on pendit aussi à Vernoux un nommé Jacques Gaspard du côté de la Batie de Crussol, pour le nommé Duplantier (il) était de la paroisse de Toulaud, l'on pendit aussi à St Agrève le frère du nommé Falhol que j'ai parlé ci-devant à qui on avait emporté les doigts de la main avec un Coup de fusil. Tout ce que l'on peut dire [c'est] qu'ils furent tous pris dans ladite assemblée du Creux de Veye, qu'ils moururent tous constants. Je ne sais pas combien on en fit mourir à Montpellier ni les noms (24). Peu de temps après, le frère dudit Duplantier nommé Isaac fut pris, proche de Chalancon, qu'on les (l'a) accusé de vouloir faire quelques soulèvement. Avant que de le pouvoir saisir parce qu'il fuyait on

    # vers Pont St Esprit et Montpellier.


    (24): L'assemblée du creux de Veye, le 14 Septembre 1701.

    En 1701, le 14 Septembre l'assemblée du Creux de Veye succède à 5 ou 6 autres dans la région. A la foire de Gluiras, on l'avait annoncée très discrètement. Plus de cent personnes sont venues entendre prêcher Jacques Duplantier de Toulaud et Jacques Claude de la Bâtie de Crussol, voir Marie la Boiteuse « pleurer le sang ». Averti par le curé de St Sauveur, Claude de Vocance #,officier de la milice bourgeoise, surprend avec ses troupes le prédicant Claude « prêchant en frappant des mains avec des soupirs et des cris », les soupirs, les pleurs des auditeurs résonnent dans le vallon et permettent aux soldats de localiser l'assemblée. Ils font quarante-deux prisonniers. La répression est terrible : cinq condamnations à la pendaison. David Marlier de Ranchon paroisse de St Michel de Chabillanoux, pendu à Vallon le 10 Novembre, Marie la Boiteuse à Privas le 12, Jacques Duplantier à St Pierreville le 15, Jacques Claude à Vernoux le 17, René Faillot de St Jullien du Gua, à St Agrève le 19. Isabeau Dauphinenche est fouettée et marquée au fer rouge à Privas le 23 Novembre, jour de foire, avant d'être emprisonnée à la tour de Constance avec Jeanne Majal de Châteauneuf de Vernoux. Cinq hommes sont condamnés aux galères et quatorze femmes enfermées à Carcassonne.

    Jacques Gaspard doit être Jacques Claude. Le Brescou est le fort, au large du cap d'Agde où fut enfermé, entre autres, Etienne Durand, le père du Pasteur

    # Claude de Vocance tué par les camisards en 1709

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    on lui tira dessus, on lui rompit un bras avec un coup de balle. [Il] lui portait bien des armes, mais on n'entendit pas dire qu'il fit aucune défense quand on le prit. [Il] n'y avait pas une demi heure que je les avais quittés. N'ayant voulu suivre mon avis qui était qu'ils devaient s'en retourner dans leurs quartiers tenant le chemin le long de la rivière parce que nous avions soupçonné que la compagnie des bourgeois de Chalancon était sous les armes pour nous aller attaquer et le soupçon fut que trop véritable (25). Pour moi et ceux qui voulurent suivre mon avis, n'avons point eu aucune mauvaise rencontre. Dieu en soit loué. Pour le pauvre lsaac Duplantier, [il] ne resta pas longtemps en prison, il fut condamné (à) (Montpellier) à être rompu tout en vie. Il fut exécuté à Vernoux un 24 d'avril, jour de foire, audit lieu. L'on fit aussi mourir un homme et une femme qui furent pendus, mais j'ignore leurs noms et d'où ils étaient. [Ils] moururent tous fort constamment surtout ledit Duplantier, lequel n'avait jamais été marié. Pour son frère dont j'ai déjà parlé, qu'on avait fait mourir à St Pierreville, [il] avait femme et enfants.

    Les deux frères, de même que ledit Jacques Gaspard avaient fait, peu de temps, les prédicateurs quelques années auparavant.

    On avait aussi surpris dans une maison seule, nommée « vers Rousson » dans la paroisse de St Jean Chambre un nommé Claude Mayre dit Cocadon (26) qui avait fait des exhortations pendant plusieurs années sans avoir jamais fait aucun scandale. Sa naissance était du côté de la Bâtie de Crussol. C'était un homme fort et plein de courage : aussi voulut [-il] se défendre, mais craignant la destruction de cette maison, [il] tachait de sortir sans faire aucun désordre, demandant passage aux soldats, lesquels le voyant en état et résolu à se défendre,


    (25) : Isaac Duplantier : le 20 août 1703, tout prés de la Valette, paroisse de Silhac, fut pris Isaac Duplantier, avec deux autres hommes dont un très jeune, par la compagnie bourgeoise de Sr Astier de Chalancon. Les compagnons des trois protestants réussirent à s’échapper. Ange Robert Dumolard, sub-délégué de l'Intendant du Languedoc fit leur procés à Vernoux en même temps que deux « prophétesses », Anne Chamare et Izabeau Chodier pour participation à des « assemblées de fanatiques ». Le 24 Août 1703 Isaac Duplantier fut roué vif, Aaron fut pendu ainsi que Anne Chamare et Izabeau Chodier. Jeanne Bouchet, Anne Aaron et Jean Gourdolfurent « fustigés » et condamnés à la prison perpétuelle.

    (26) : Cocadon : Claude Mayre, dit Cocadon, de la Bâtie de Crussol, prédicant, est arrêté en 1703 à St Jean Chambre et pendu à Vernoux en Août 1703. Voir note n°9 page 154 de Morel Duvernet.

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    ayant des armes en main, lui donnèrent tout passage jusqu'à ce qu'il parvint à la dernière sentinelle posée à la petite porte de la basse Cour. [Il] lui demanda aussi passage, il ajouta même que les autres le lui avaient bien donné. Mais (ce dernier) se trouvant plus de courage ou du moins plus téméraire, voulut le saisir. Et ledit Mayre lui porta un coup d'une petite baïonnette qu'il avait en sa main et le tua sur place. Mais comme les autres qui lui avaient ouvert le passage ne laissaient de le suivre avec fureur, bien qu'ils n'osassent pas le saisir, et dans le temps qu'il était aux prises avec celui qu'il tua, un lui porta un coup de crosse de fusil sur la tête. Et cela l'ayant étourdi, on le saisit.

    On le conduisit à Vernoux, ensuite à Montpellier ou à Nîmes où on lui fit son procès à avoir le poing coupé par trois coups de hache par la main du bourreau ensuite pendu à un gibet. Ce qui fut exécuté audit Vernoux. Il alla avec courage au supplice, même des gens qui avaient été témoins de l'exécution m'ont assuré, que, quand le bourreau lui coupa le poing sous les trois coups qu'il lui donna sur le bras, sans le retirer, ni faire aucun mouvement. #

    Les gens de la maison où il fut pris, furent aussi menés en prison, mais ils n'eurent point de châtiment autre que la prison et quelques pertes de biens.

    Vous me demandez dans votre cinquième article les noms de ceux qui ont fait des exhortations dans le Vivarais

    Les premiers que j'ai connus c'est un garçon âgé d'environ 20 à 30 ans du lieu de Bousquenaud, aveugle, qui faisait des petites exhortations ; il était de la paroisse de St (Apolenare) [Appolinaire], je n'ai pas su de quoi était devenu. L'on m'a seulement dit qu'il était sorti du Royaume. Puis un nommé Gaillard dit Berthouly du lieu de Chalancon, ancien

    #Voir note n°9 page 154 de Morel Duvernet.

     


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    Catholique, ses exhortations (étaient) presque toujours contre l'Eglise Romaine. L'on m'a dit qu'il n'avait pas été persécuté.

    Après vint Josué Courbière et cette Marie Riou dont j'ai parlé ci-devant. (18)

    Dans le même temps il y eut du côté de Grozon, un nommé Daniel Chanau, brave garçon et de bonne édification, mais il ne continua pas longtemps à cause qu'il fut pris et mené à la guerre et dont je n'ai point eu de nouvelles. (27)

    Environ l'an 1690 ou 1691 vint un jeune garçon du lieu de Lamastre paroisse de Macheville, qui fit plusieurs années, de belles exhortations, et d'une conduite fort sage, exemplaire, se nommant Marc Charreyre. Il fut pris en Languedoc où on le fit mourir à Montpellier. L'on m'a dit qu'il avait été pendu, souffrant la mort constamment. (28) Il faut remarquer que depuis son ministère, [il] n'osa jamais plus aller voir son père ni aucun de sa famille, Craignant qu'ils ne le fissent prendre comme en effet, ayant fait rencontre, une fois, de son frère, par hasard, s'il ne se fut pas retiré au plus tôt de ce quartier, son frère se mettait en devoir pour le faire arrêter.

    Après il vint un nommé Jean Lapras (29), qui était proche Châteauneuf, paroisse de St Félix, qui est à présent régent d'école à Sibourg soit à la ville de Carlshafen pays de Son Altesse de Hessen-Cassel. Et Jean Anthoine Boissin (29) dudit lieu qui est mort depuis quelques années à Genève. Tous deux forts édifiants dans leurs

     


    (27) : Daniel Chanau ou Chanal. Il vit le pasteur Claude Brousson à Mounens et « prophétisa » en sa présence. Pour éliminer un jeune « nouveau converti » suspect, l'administration le faisait recruter par l'armée [cela expliquerait-il les collusions de certains soldats avec les protestants emprisonnés ?]

    (28) : Marc Charreyre « Petit Marc » était borgne et ne savait pas lire. Il fit pendant « plusieurs années de belles exhortations ». Il fut pris à Vauvert en Languedoc vers 1702 et pendu à Montpellier. D'après Eugéne Arnaud, c'est le prédicant Marc de Vals. (Voyez la note 11). « souffrant la mort constamment » ou avec constance.

    (29) : Jacques Lapras et Jean Antoine Boissin (ou Boissy). Ils sont tous les deux de Châteauneuf, paroisse de St Felix (ou Châteauneuf de Vernoux) et ils partirent dans les pays du Refuge après le passage de Claude Brousson en 1697. Le premier passa à Zurich en 1699 puis en Allemagne. Il mourut en juillet 1736. Le second se retira à Genéve et mourut avant 1736. « Cartshafern » est Karlshafen et « Esse-Cassel », Hessen-Kassel.

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    exhortations publiques et particulières. Pour ce qui s'agit de leur âge, ils pouvaient avoir vingt cinq à trente cinq ans quand ils ont quitté le pays ; pour leur talent, n'était pas de prophétiser. Il y avait aussi un nommé Isaac Berlier (30) qui ne savait ni lire, ni écrire, qui faisait des exhortations par mémoire, forts édifiantes. D'ailleurs c'était un garçon d'une conduite sage, fort aimé dans le pays de sa connaissance. Il fut pris sur le chemin, en passant par un village nommé St Fortunat et de là conduit au château de Beauregard (31), proche St Péray. Mais comme Dumolard, notre subdélégué d'Intendant le connaissait certainement après lui avoir fait plusieurs interrogations et (quelques mois de prison, lui donna sa liberté sans qu'il fasse aucune lâcheté. Lequel voyant le risque qu'il avait encouru et grand danger où il était s'il s'exposait de nouveau, il prit le parti de se retirer à Genève où il resta quelques années, de là passa à Lausanne où il fit encore qu'un petit séjour, enfin, alla s'établir et marier à Espandoss Spandau) proche de Berlin en Brandebourg. Et puis l'on m'a assuré qu'il était mort audit Berlin, toujours honnête homme. Il pouvait être en l'an 1696 quand il fut pris et il quitta le pays peu de jours après être sorti de prison.

    Pour les sieurs Jacques et Simeon Jacquet (32), deux frères, Anthoine (21). Daniel ArSaC(20) Jean Pierre Valayer (33), je serai dispensé de vous en parler parce que vous


    (30) : Isaac Bertier. Originaire de la Bâtie de Crussol (ou Champis), il s'établit à Spandau en Brandenbourg. Il mourut à Berlin avant 1734

    (31) : Beauregard : Château de Fernand de Lamotte, il servit de prison. De nombreux protestants y furent enfermés après la révocation de l'Edit de Nantes. (Etienne et Marie Durand, Dortial, ...)

    (32) : Jacques et Siméon Jaquet. Partis en Suisse, Jacques mourut à Zurich et Siméon à Genève.

    (33) : Jean-Pierre Valayer. Originaire des environs de Boffres, il mourut à Lausanne en 1735.

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    (je conte?) vous pouvez [être] mieux instruit tant par le Sieur Anthoine Arsac ou le Sieur Jacques Jacquet et autre, que par moi, de tout ce qui les regarde.

    Pour les maisons qu'on a tombé en Vivarais environ l'an 1699 ou 1691*

    (Le 17 juin 1699) on en tomba une en la paroisse de Desaignes dite à « Balaron »**(34); le maître*** fut conduit aux galères où il resta plusieurs années. On a dit qu'il avait fait abjuration pour en être délivré. L'on en tomba une autre en la paroisse de St Prayd (St Preyt) [St Prix] dite à Lamenc (Lamenac le 2 Janvier 1690). L'on fit plusieurs prisonniers. Le maître nommé Pierre (Grange) fut du nombre. Il resta quelques temps en prison où l'on dit que son esprit se troubla ou s'égara un peu. Je ne sais pas si à cause de cela [il] fut élargi.

    Pour Son frère, nommé Anthoine Grange(35), [il] fut conduit aux galères. Cela pouvait être quelques années après celle de Balaron. Pour ledit Anthoine Grange nous avons appris qu'il a toujours persévéré dans la Religion jusqu'à ce qu'il [soit] mis en liberté avec les autres. Et il est mort, à ce qu'on m'a dit à Morges. Quelques temps après, on en tomba sept maisons en lieu dit « à Montmagnon » (36) paroisse de Macheville, proche Lamastre. L'on fit plusieurs prisonniers. Dans ce temps là, faut noter qu'on ne demandait point de preuves, il suffisait qu'on fut accusé ou seulement soupçonné de s'y être assemblés pour que l'on tomba les maisons et qu'on mit les gens en prison.

    * barré dans le texte.

    ** Voyez à la fin page 144.

    *** Il s'appelait Jean Curson, il resta neuf ans aux galères et s'il promit d'aller à la messe, il ne parait pas l'avoir exécuté, il n'allait ni en prêche, ni à la messe, il vivait encore en 1740. Je tiens ceci de Monsieur Blachon.

     


    fn 34

    (34) : Balaron fait partie d'un quartier protestant des communes de Desaignes et de la Batie d'Andaure, proche de Vialette, avec les hameaux de la Naute, Gamon, Mazabrard, Chastagnier où il est fait état d'une maison tombée. Celle de Balaron était celle de Jean Curson.

    (35) : Anthoine Grange, dit de la Renardière : né en 1667 à St Prix, arrêté en 1690 dans sa maison qui fut rasée pour avoir abrité des assemblées. Il fut envoyé aux galères à Dunkerque, puis à Marseille. Il fut bastonné avec Serres pour avoir refusé de quitter son bonnet pendant la messe. Libéré en 1713 à condition de sortir du royaume, il finit ses jours en Suisse.

    (36) : Montmagnon est un gros hameau entre Lamastre et Gilhoc, protestant. Sept maisons y furent détruites en Décembre 1698 parce que Brousson y était passé en 1697. Jean-Louis Carriat (55 ans, matricule 12942), Isaac Gourdon (52 ans, matricule 12490),arrivèrent aux Galères le 19Janvier 1691. Le premier y mourut le 27 Juin, le second le 7 juillet. Quinquagénaires, ils n'ont pas résisté six mois.

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    L'on n'en tomba quelque temps après, deux, dans la paroisse de La Bâtie d'Andaure dites « Vers Chatanier » et toujours les gens pillés et conduits aux prisons.

    Pour un massacre qu'on fit dans les montagnes du Velay proche de St Voye [St Voy] où l'on disait avoir tué plusieurs personnes entre autres cinq filles d'un nommé Marliand. Le sieur Arsac peut mieux vous en éclairer que moi.

    Pour (ce) qui regarde feu Monsieur Brousson (37), je vous dirai qu'il passa en Vivarais (Vivarez) au mois d'octobre et novembre de l'année 1697. Et il souffrit le martyre avec une constance héroïque, à Montpellier, au mois de novembre 1698. Et [ce] fut dans cette année 1698 et 99 qu'on fit beaucoup de désordre en Vivarais.

    L'on tomba la maison d'un nommé Jean Reboul (37) dans la paroisse de Saint Jean Chambre. (A un) quart de lieu de là, on en tomba une dite à Rossignol (38) en la paroisse de Saint Appolinaire. Dans la paroisse de Silhac, l'on en tomba deux, dites « vers la Faurie » en la Combe du pré.

    L'on en tomba une autre dite « aux Badons », paroisse de Mounens. On en tomba une dite « Vers Bouret » proche le Rhône, paroisse, à ce que [je] crois, de Soyons ou de Toulaud.

    L'on en tomba une dans le Village de Charmes, le maître se nomme Pierre Biny; donc lui fut conduit aux galères où il mourut quelque temps.

    L'on entomba une en la paroisse de Pierregourde dite vers le

     


    (37) : Brousson, né en 1647 à Nîmes, devient, en 1666, avocat à la « chambre mi-partie » du Languedoc à Castres. Ces chambres, créées par l'Edit de Nantes, composées par moitié de juges réformés et de juges catholiques, jugeaient les procès dans lesquels les protestants étaient impliqués. La chambre est déplacée en 1670, de Castres, ville jugée trop protestante, à Castelnaudary où il n'y avait pas d'exercice de la religion réformée. En 1679, les chambres de l'Edit sont supprimées et le personnel de Castelnaudary incorporé au parlement de Toulouse. L'avocat Brousson suit le déplacement. La période est tragique pour les protestants car les libertés accordées par l'Edit de Nantes, se réduisent de plus en plus. Brousson réunit chez lui, en mai 1683, les pasteurs qui élaborèrent le « projet de Toulouse », envoyèrent à Louis XIV une requête réclamant le respect des libertés fixées par les édits royaux, fixèrent un programme d'action dit : « révolte passive », que le Vivarais mit en œuvre en juillet 1683 : prêches sur les ruines des temples déjà abattus ; ce qui provoqua la répression, le départ des pasteurs au Refuge et l'abjuration de certains [page 1].

    Brousson se réfugia à Lausanne puis revint en Cévennes en 1689 soutenir les prédicants, devint pasteur et alla chercher des soutiens en Suisse, en Angleterre et Hollande. Son troisième et dernier voyage l'amène en Vivarais, à Annonay, en octobre 1697, près de Lamastre et de Desaignes, deux mois plus tard. Il vient, accompagné du prédicant Mathieu Duny, s'étonne que les prédicants ne donnent pas la Cène ! Lui, la donne partout : le 15 novembre à 300 personnes chez Reboul à St Jean Chambre, à 60 personnes chez Sara Leydier aux Badons (St Basile) où il rencontre un autre prédicant, Daniel Chanac, du village proche de Mounens, enrôlé dans l'armée en juin 1690. Ils partent vers St Agrève, mais la neige les arrête à Desaignes où leur sécurité ne leur paraît pas assurée et ils reviennent loger aux Badons le 6 décembre. Les « prophètes » de la région, gens du peuple, sans formation, viennent le voir : Suzanne et Isaac Chapon, Chalayer, de Cluac, Jaquet de St Jean Chambre, Bertier, Suzanne Ruissac et son frère, les enfants de Sara... Le 7 Décembre, il reçoit une lettre du Sr Lachau, notable de Desaignes, qui le met en garde contre les « prophètes » pour trois raisons : ils n'ont fait aucun miracle, leurs prédictions sont fausses, leur vie est débauchée car ils abandonnent leurs familles, etc..... Brousson n'apprécie pas la lettre, mais il la garde et l'annote ainsi : « La manière dont ils prophétisent est un miracle... Jean-Baptiste n'a jamais fait de miracle » et il écrit à sa femme : « Je marche sous la conduite du Seigneur...et je suis témoin de grandes merveilles...Je ne voudrais pas, pour des millions, que le Seigneur m'ait refusé la grâce qui m'était nécessaire pour travailler à son œuvre... » Puis il continue sa tournée, accompagné de deux prédicants : Jean Langély, de Pierregourde et Jean-Paul Ebruy, de Desaignes, célébrant la Cène et réunissant les protestants. Mais son passage a été signalé et, en punition, on « tomba » en 1698-99 toutes les maisons où il s'était arrêté (9 dans la région de Vernoux, 7 dans celle de Lamastre) et on arrêta, quand on le put, ceux qui l'avaient reçu. J-P Ebruy cite les maisons détruites et les protestants arrêtés ou en fuite dans les pages 17 à 21 mais ne dit rien de sa tournée avec Brousson. Brousson fut arrêté à Oloron, en Béarn, le 18 septembre 1698 et exécuté à Montpellier le 4 novembre 1698. L'inventaire des biens saisis lors de son arrestation signale un mémoire de 106 pages intitulé : « Voyage de l'auteur en Vivarais ». Lors de son interrogatoire, il affirma qu'il le destinait au public pour que « chacun pût y faire ses réflexions ». Ce mémoire n'a jamais été retrouvé.

    (38) : Rossignol : Brousson avait prêché à Rossignol, vers St Apollinaire de Rias le 12 Décembre 1697.

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    dite « vers le Merle ». On en tomba encore une au village de Baix au bord du Rhône. Le maître se nommait Jourdan boulanger de sa profession, fort riche.

    Il faut observer que toutes ses maisons qu'on tomba furent toutes pillées (39) et les gens conduits aux prisons exceptés de ceux qui étaient assez heureux d'échapper par la fuite comme le nommé Jean Reboul (37). Que pendant que les soldats mangeaient et buvaient, lui allait tirer du vin dans la cave, ne le leur faisait pas épargne, comprenant bien qu'il n'en était plus le maître. Et quoiqu'on ne le laissait pas aller à la cave sans être accompagné de quelque soldat à qui l'on donnait bon ordre pour le garder, il trouva moyen de s'échapper. S'étant échappé, il avertit ou fit avertir ceux de son voisinage du malheur qui arrivait chez lui. Donc, par rencontre, je me trouvais couché dans une maison nommée à « Vernets » à une bonne portée de mousquet, dont je m'éloigne au plus vite. La maîtresse de maison dite aux « Badons » échappa [à] la prison en ce que quand les troupes arrivèrent chez elle avant que de laisser ouvrir, elle avec sa fille aînée ; car elle en avait plusieurs autres qui furent exemptées des prisons à cause qu'elles étaient fort jeunes. Encore [que] pour son fils quoique jeune, car je ne crois pas qu'il eut dix huit ans, mais bien instruit et pieux, quoique d'ailleurs fort languissant de maladie [celui ci] fut conduit à Montpellier où il


    (39). Les biens protestants connurent des sorts divers selon les décisions royales. Louis XIV décida, en 1683, que les biens des Consistoires seraient « délaissés » au profit des hôpitaux, en 1687, ils étaient affectés à la construction d'églises, en 1688, à la fondation d'écoles, d'églises et d'hôpitaux et à « tout ce qui serait nécessaire » pour les « Nouveaux Convertis », en 1689, au paiement de pensions de certains convertis. Ces biens furent estimés à 20 000 livres, peu après la Révocation. Les biens personnels de ceux qui étaient partis au Refuge furent estimés à 450364 livres. Le Roi décida, en 1687, que la moitié serait donnée aux dénonciateurs, en 1689, qu'ils auraient la même destination que ceux des Consistoires, en 1689, puis en 1718, que les héritiers des fugitifs entreraient en possession de ces biens à condition évidemment qu'ils soient effectivement « Nouveaux Convertis ». Lors du départ au Refuge, les familles riches laissaient quelques personnes pour conserver les biens en vue d'un retour possible. Les pillages furent nombreux, pendant les dragonnades et les années suivantes, chez les protestants plus pauvres qui avaient peu de biens immeubles. Plus tard, on pilla moins. En 1724, les biens de Reboul, forgeron de Grozon, furent saisis et mis en dépôt chez un voisin. En 1725, les biens de Michelon, de St Prix, sont confisqués pour « crime d'impiété envers le Saint Sacrement ».

    Voici encore l'exemple de ce qu'il advint à Jean-Paul Gaillard, un notable de Desaignes (bachelier en droit en 1679). Responsable de l'église de Desaignes, il partit le 4 juin 1683 à Chalencon afin de demander de trouver un pasteur pour Desaignes. A son retour, il trouva ses meubles pillés et volés par deux compagnies de dragons du régiment de Chevilly qui s'étaient installés chez lui. L'année suivante, deux compagnies de dragons du régiment de dragons du régiment de Listernet abattent les portes de sa maison, vendent ses meubles, brûlent ses papiers et ses titres. (cité par Dubesset d'après le « livre de raison » de J.-P. Gaillard).

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    mourut dans la prison. Pour revenir à la mère et à la fille aînée, elles se cachèrent dans un petit caveau dont l'entrée était dans leurs chambres, enlevant un hais, on descendait en bas dans ledit caveau, mais ce qu'il y a de particulier sans doute [c'est que] sans doute elles n'eurent pas le temps de bien accommoder l'hais qui fermait ledit caveau, les soldats s'en aperçurent, ils lèvent le hais soit une planche et ne descendant pas, se contentèrent de tendre le bras au-dedans avec une chandelle allumée à la main, elles étant assises, l'une d'un bout et l'autre de l'autre bout, espéraient # qu'on leur commanda de monter ; ne remuant point, les soldats ne les aperçurent point. Elles restèrent quelques jours, enfermées.

    Mais après, il se retira une partie des soldats ; ceux qui furent laissées pour garder ladite maison se contentaient de manger et boire. Les enfants trouvèrent moyen de les faire sortir de là, la nuit, que les Soldats ne s'en aperçurent point. Et elles prirent la fuite.

    Les ennemis disaient qu'ils avaient trouvé à Monsieur Brousson, le mémoire de tous les endroits où il avait passé et logé. Plusieurs même des fidèles le blâmaient de cela. Pour moi, je ne l'ai jamais blâmé, car quand cela serait, je sais bien qu'il ne l'aurait fait que dans de bonnes vues : d'ailleurs je ne le crois pas par les deux raisons suivantes : la première est que l'on tomba dans le même temps, sous le même prétexte, des maisons que lui ne les avait jamais vues, comme celles de vers « la Faurie » en la Combe du Pré et celle de vers

    # « espéraient » pour s'attendaient à.

     


  • 21

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    celle dite « vers Bouret », et plusieurs que lui y avait logé et même fait des assemblées, qu'on n'en parla point du tout. L'autre raison est que quand on lui fit son procès de mort on le condamna à avoir la question ordinaire et extraordinaire et d'être (roué en vie). Mais monsieur l'Intendant dit que pour la « question » on ne ferait que la lui présenter pour voir s'il voudrait découvrir les endroits et les gens chez lesquels il avait logé et qu'on lui accorderait d'être étranglé avant que d'être roué. Si l'on lui avait trouvé le mémoire on n'aurait pas eu besoin de la question pour le faire parler et découvrir les endroits où il avait logé, d'ailleurs ce ne fut qu'en Vivarais que ces troubles arrivèrent. Dans le Dauphiné où il avait passé en plusieurs endroits, ils n'eurent pas le même sort qu'en Vivarais.

    Pour les Camisards qui étaient à Franchassis(40), celui qui s'érigeait en chef était un nommé Jean Pierre Dortial (41) du lieu de Chalancon à présent à Genève. C'est un prétendu divinement inspiré et fort entêté, sujet à de grands égarements dans ses prédictions, ayant fait et dit plusieurs choses qui ne font pas honneur à notre Sainte Religion et je ne puis vous les mettre sur le papier. Quand il voulait faire des exhortations sans avoir recours à cette prétendue inspiration, il contentait fort bien le monde, et en effet il avait de bonnes

     


    (40) : Camisards à Franchassis : Franchassis, situé sur la commune de Pranles est le hameau où s'acheva en Février 1704 la semaine de soulèvement camisard dans les Boutières.

    Rappelons sommairement ces événements.

    En février 1704, la guerre des Cévennes n'est pas terminée et Cavalier ne s'est pas encore rendu; il aura encore l'occasion de remporter quelques grands succès. En Boutières, les événements commencent, comme en Cévennes par l'assassinat d'ecclésiastiques, en l'occurrence deux curés de Gluiras et l'incendie de l'église. Puis la troupe sillonna les Boutières au Nord de l'Eyrieux en mettant à mal les églises et en « laissant pour mort » un autre curé qui survécut. C'est une troupe d'une centaine de personnes dirigée par Dortial et Abraham Charmasson (qui s'est fait appeler Cavalier) qui fait ces coups de main sans avoir jamais rencontré de troupes royales avant de camper autour du village de Franchassis. Le maréchal De Montrevel, alors chargé par Louis XIV de réduire les Camisards, apprend l'existence de ce mouvement et décide d'envoyer immédiatement des troupes pour ne pas laisser s'étendre un deuxième front. Grâce à une dénonciation, il peut surprendre la troupe à Franchassis, et peut la massacrer ainsi que, par représailles, tous les habitants du village.

    Court raconte brièvement dans son « Histoire des troubles des Cévennes » cette semaine de troubles en indiquant « qu'heureusement pour les protestants du Vivarais, ce soulèvement n'eut pas de suite ». Ebruy, lui, n'en dit mot.

    (41) : Dortial : Né en 1673, il est présent dans l'histoire clandestine du Désert sur une longue période de 1703 à son exécution à Nîmes en 1742. Il échappe au massacre de Franchassis et reste en Vivarais jusqu'en 1712 où il se rend à Genève. Rentré en France, vers 1723, il reste prophète et prédicant et se heurte souvent aux premiers pasteurs (dont Pierre Durand qui considère que Dortial avait formé une secte) qui tentent de reconstituer une Eglise (à la mode de Genève) exempte des « dérives » des inspirés. La rupture ne paraît pourtant jamais complète. Ebruy est pourtant très sévère envers Dortial, beaucoup plus que Court qui le qualifie seulement de « prophète jusqu'à l'extravagance ». Lorsque Ebruy écrit cette lettre à Court, Dortial n'est pas encore arrêté et exécuté.

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    bonnes lumières mais un peu trop de personne se croyant et voulant être quelque chose plus qu'il n'était, l'a jeté dans de terribles erreurs.

    Vous me demandez en quel état étaient nos Eglises avant 1709 (42)

    Je vous dirai qu'il s'était passé quelques années que nous étions fort tranquilles, nous faisions des assemblées de deux, trois, quatre cents, en plein jour, quoique nous ne laissions pas d'user de prudence autant qu'il dépendait de nous. Souvent nos assemblées se faisaient dans certains endroits qu'une bonne partie du voisinage [qui] était papiste, ne pouvait du moins que de la connaître. Quand on voit aller tant de monde dans une maison, l'on soupçonne aisément qu'il y a quelque chose de particulier, et surtout quand c'est chez des gens qu'on tient déjà pour suspect. Je puis dire que d'environ 20 à 21 ans que j'ai été errant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, il ne s'est point passé de plus heureux, ni de plus agréable pour moi que les années depuis 1700 jusqu'au commencement de l'année 1709. Nos ennemis ignoraient entièrement nos assemblées.

    Mais le peuple se vit tout d'un coup exposé à la misère touchant les vivres qui regardent la nourriture du corps, et en même temps de miettes, ou plutôt de ces petits rayons de manne qu'ils recueillaient avec beaucoup d'empressement et de joie.

    Vous me demandez touchant les nommés Billard, Dupont et Abraham

    Je vous dirai que sitôt qu'ils eurent passé le Rhône au port de Soyons, ils se retirèrent dans une maison seule à la campagne où étant, ils s'informèrent


    42) : état de nos églises. L'opinion d'Ebruy peut paraître étonnante lorsqu'on a en mémoire les divers événements de cette période vécus par les « nouveaux convertis » : nombreux logements de dragons dans les hameaux, répression qui a suivi les arrestations de l'assemblée clandestine du creux de Veye et bien d'autres moins connues, événements camisards de 1704, etc... Peut-être la situation était-elle plus calme dans la région Nord-Eyrieux ou bien faut-il rapprocher cette opinion de la condamnation par Court des événements camisards de 1709. Ebruy aurait inconsciemment qualifié de calme cette période pour que l'on puisse dire que l'agitation de 1709 n’avait apporté que des mauvaises choses et qu'elle ne pouvait être justifiée par la répression antérieure des années 1700-1709.

     

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    où ils pourraient trouver le nommé Dortial dit Lesparon, ou bien moi. Les gens de cette maison se mirent en devoir de nous chercher, et m'ayant trouvé me firent connaître même avant que de me parler de rien par leur équipage de guerre dont ils étaient chargés d'armes, qu'ils venaient pour une sédition, ou guerre mal entendue (43).

    Vous me demandez si je les approuvais (44)

    Je m'opposais à leur dessein encore mieux dans mon esprit que je ne le disais de bouche. Mais des gens qui se disent conduits et commandés par le Saint Esprit l'on n'a guère à leur dire. Cependant je ne m'avisais pas de les combattre par l'Ecriture, bien que j'eusse pu le faire. Mais je leur dis qu'ils ne pourraient pas subsister dans ce pays là, d'un côté, n'y ayant pas de vivres, d'autre côté et [que] j'étais persuadé qu'ils trouveraient peu de gens qui voulussent se ranger dans leur parti. En un mot, je ne leur conseillais pas de l'entreprendre, soit à cause de ces raisons ou pour d'autres. Ils prirent le chemin de Languedoc ou des Cévennes, mais quand ils furent à Vals, ils trouvèrent quelques personnes au nombre d'environ une trentaine, la plupart des jeunes gens du moins tous des ignorants et presque tous réduits à la mendicité par la grande cherté et rareté des vivres qu'avait causé l'hiver qui avait tué ou fait perdre tous les blés qui étaient semés en terre. Donc la misère en obligeait plusieurs à se joindre dans leur parti. Ayant donc ramassé


    (43) : camisards en 1709. Ebruy a une bonne connaissance des événements de 1709 auxquels il est fortement mêlé, tout en s'en démarquant clairement.

    Cet épisode Camisard fait partie d'une tentative pour relancer la guerre de 1702-1704. Il est mené par Abraham Mazel, Guy dit Billard et Dupont, trois acteurs de la guerre des Cévennes, d'origine Languedocienne. Ce mouvement a le soutien de Justet de Vals et il est composé de vivarois. Il n'est pas apparu spontanément dans les Boutières. Il commence par l'assassinat du Chevalier de Vocance, chef des milices chargées de la répression et du contrôle militaire des Boutières. Cette action a dû être bien accueillie : nombreux étaient les habitants nouveaux convertis à avoir souffert de son activité. Les actions de "guérilla" de la troupe de Mazel se déroulent de mai à juillet 1709. Elles sont ponctuées de quelques victoires significatives avant la défaite de Fontréal le 19 juillet qui clôt cette période.

    Ebruy raconte quelques uns des événements dont il a eu connaissance, sans en avoir une vision d'ensemble. Il raconte surtout ses relations directes avec les camisards au début du mouvement. Il quitte, en effet, la région pour le Dauphiné vers la mi-juin. Son témoignage est largement utilisé par Court qui le complète et le nuance, voire l'infirme [lieu de la mort de Dupont, mort de Billard]. On notera qu'Ebruy semble minorer systématiquement les effectifs camisards, le nombre de tués de chaque camp et le nombre d'arrestations et de condamnations. Ebruy dit avoir tenté de dissuader Mazel et Billard d'engager ce mouvement, ce qui n'empêche pas les rencontres entre Ebruy et les camisards, après le début du mouvement [ceux-ci ne paraissent pas se méfier de lui et l'informent eux mêmes de la mort de Vocance et du protestant Dubay].

    (44) : si je les approuvais. Les camisards s'adressèrent à « Jean-Paul Ebruy, dit St Paul, le plus célèbre prédicant de cette époque » [Puaux T6 p 25]. L'enseignement de JP Ebruy en Haut-Vivarais avait dû porter ses fruits car Mazel n'y trouva aucun responsable. De plus, 1709 est une année de famine très sévère, les vivres manquaient, les gens avaient pour préoccupation principale de trouver à se nourrir.

     

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    ramassé ce petit nombre d'hommes, ils rebroussaient chemin dans les Boutières où je me trouvais par rencontre, dans une maison, au-dessous du village d'Ajoux, [à ce qu'on me] dit sitôt que j'y fus arrivé. L'on me dit que l'on avait vu une troupe de gens dans un bois au-dessus du village qu'on appelle au Gap [Gua]. D'abord je soupçonnais bien que c'était ces gens là, mais je ne restais pas longtemps dans le soupçon, car le même jour ils tuèrent les messieurs Vocance et Dubay*. Et la même nuit, avant que nous eussions appris la nouvelle de la mort de ces deux messieurs, les nommés Billard (47), Dupont (46) et Abraham(45) avec leur troupe vinrent heurter à la porte de la maison où j'étais couché avec le maître de la maison qui ne voulait leur ouvrir la porte, ne sachant point qui ils étaient. Mais, enfin, s'étant fait connaître, on leur ouvrit, mais ne voulurent point loger, et comme ce n'était pas bien loin du point du jour, ils allèrent se cacher dans un profond ruisseau au dessous d'une maison nommée vers « le Mounet » où il n'y a que des rochers de tous les côtés, [une] espèce de désert où je les allais encore voir. Mais après une courte conversation, je les quittais. Et le même jour je me rendis dans nos quartiers proches de Grozon, où dans peu de jours après ils me joignirent

    * Dubay était protestant et ne fut tué que pour avoir voulu défendre Mr de Vocance

     


    (45) : Abraham Mazel, né en 1677 à St Jean du Gard, prédicant et camisard, il est un des principaux acteurs de la guerre des Cévennes et initie la première action : l'attaque de la prison de Pont de Montvert qui s'est terminée par le meurtre de l'Abbé du Chayla. Il n'est arrêté qu'après la fin de la guerre et réussit à s'évader de la tour de Constance. Emigré en Suisse et en Angleterre, il revient en Vivarais en 1709 pour organiser le soulèvement évoqué dans la note ci-dessus. Il survit à tous les combats, retourne en Cévennes, rencontre les prédicants [Corteiz, Claris], cherche à organiser un nouveau soulèvement, mais est arrêté et abattu près d'Uzès en 1710.

    (46) : Billart, en fait Guy Daniel dit Billard : né vers 1668 et originaire de Nîmes, il prend part activement à la guerre des camisards de 1702-1704 comme prophète et principal lieutenant de Cavalier. Parti en Suisse avec ce dernier, il revient en Vivarais en 1709 pour organiser avec Abraham Mazel et Dupont le soulèvement évoqué dans la note ci-dessus. Il survit aussi à tous les combats jusqu'en septembre où un nommé Suchier de Vors (St Etienne de Serre) le tue. Son corps est exposé sur une roue à Vernoux. Ebruy dit que Billard est tué sur dénonciation à Fontbonne (Gilhoc), information que ne reprend pas Court.

    (47) : Dupont : né vers 1677 dans le Gard, il est secrétaire de Cavalier pendant la guerre des Cévennes et s'exile avec lui. Il fait partie avec Mazel et Billard de l'équipe qui revient en Vivarais en 1709. Il est tué à la bataille de Leyrisse, avant dernier combat de cet épisode camisard en Vivarais. Ebruy note que Dupont fut tué à la bataille suivante à Fontréal, information que ne reprend pas Court.

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    page 25: 142

    [dans une maison] appelée « St Michel de Vernes » (48) qui appartenait à un nommé David de St André, beau frère de ma femme, laquelle maison fut ensuite rasée aussi que la grange appartenant audit St André. Donc l'on me communiqua qu'ils voulaient aller enlever les armes du château appelé aux Boscs (49) appartenant à monsieur le marquis de Brison. Ce qu'ils firent la nuit suivante. Et de là ils allèrent se cacher pendant le joursuivant dans une maison nommée « vers Tachais ». Donc il se trouvait une compagnie des troupes suisses au village de Gilhoc*, qu'on obligea d'aller chercher [les] camisards comme on nommait. Les rencontrant donc, proche de la dite maison de « Tachais », donc les Suisses prenant le parti de la fuite, les Camisards les poursuivirent jusque dans ledit village de Gilhoc où les Suisses s'enfermèrent dans le clocher dudit village. D'où il se tire plusieurs coups de fusil que j'entendais moi même, quoique je fus éloigné d'environ une heure de chemin.(50) Donc je commençais à me disposer pour tacher de passer en Dauphiné pour absenter le pays (51). Ce que je fis deux jours après, un de mes amis

    *Voyez ci-dessous page 144 


    (48) : St Michel de Vernes, hameau à un km à vol d'oiseau, de Grozon n'a pas gardé, à notre connnaissance, le souvenir de le cachette de J-P. Ebruy. Le propriétaire de la maison est David de St André. Le patronyme, peu répandu, existait dans la région de Lamastre comme Boissy : deux familles de notables Nouveaux Convertis. Ebruy, Boissy, St André, trois familles du Haut-Vivarais, probablement apparentées, éléments du réseau protestant qui permit aux idées réformées de ne pas disparaître en France.

    (49) : le château des BOSCS est situé à 4 km de Gilhoc, sur la route D 269 en direction de Lamastre. Cette bâtisse médiévale est imposante et en très bon état.

    (50): une heure de chemin : le « quartier » de St Michel des Vernes où se cachait JP Ebruy est à environ 5 km de Gilhoc.

    (51) : pour absenter le pays. Pendant 20 ans, JP Ebruy a vécu en clandestin, risquant chaque jour sa vie et celle de ses hôtes. Cette violence ne l'a pas vaincu, mais il n'a pu supporter la violence de ses coreligionnaires. Il quitta le Vivarais et se fixa en Suisse où il se maria avec une réfugiée ayant fait un an de prison à Pont St Esprit vers 1701. Dans son mémoire, il parle deux fois de sa femme (p. 11, p.25), mais n'en donne pas le nom. Il devint régent d'école à Jussy, près de Genève.

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    page 26: 143

    m'ayant accompagné jusque à Valence. Donc je restais quelques mois dans le Dauphiné. Pendant ce temps là, les troupes du Roy se rendirent en Vivarais. Elles étaient au nombre de dix mille hommes à Vernoux qui allèrent chercher les Camisards, du côté de Grozon. Quelqu'un leur fit le rapport qu'ils avaient descendu du côté de La Bâtie de Crussol, ils les allèrent joindre sur un coteau nommé le Serre de Leyrisse où il y eut un petit choc. Le commandant des troupes du Roy nommé monsieur Miromény fut blessé légèrement dans [le] bras, quelques uns furent tués et quelques autres blessés des deux partis, plus du côté des troupes que des Camisards* quoique les Camisards ne fussent qu'environ six vingt hommes, plusieurs n'ayant d'autres armes que des pierres. Quelques jours après, ils se battirent encore en un endroit qui a une maison nommée Fontréal proche de Chalencon, dans la paroisse de St Jean Chambre où les Camisards furent serrés de près, tellement que plusieurs furent pris, quelques uns furent tués, le nommé Dupont fut tué ou blessé à la mort, le reste fut dispersé, le nommé Billard étant blessé depuis un autre choc qui s'était fait du côté des Boutières où les Camisards avaient même tué un capitaine nommé monsieur de Marseillan [Massillan] d'un bourg nommé Baix au bord du Rhône. Enfin les nommés Billard et Abraham restèrent seuls et fugitifs, ils furent dans quelques jours vendus dans une maison

    * les maisons et Village des alentours furent abandonnés au pillage des troupes.

     

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    page 27: 144

    nommée « vers Fontbonne » paroisse de Gilhoc par la fille même de la maison qui les déclara au Sieur Trouiller [Trollier] lequel les alla même temps vendre aux messieurs dudit Gilhoc qui y envoya sur le champ des fusiliers, lesquels les poursuivirent environ demi-heure. Le nommé Billard fut tué, pour Abraham, [il] fut sauvé et se retira en Languedoc où Il fut aussi découvert et tué sur un toit, voulant prendre la fuite à ce qu'on m'a dit. Pour revenir à ceux qu'on fit prisonniers au choc proche Chalancon, ils furent tous suppliciés, pendus ou roués en vie.



    (Ceci se rapporte à la page 134 ci-dessus):



    Cet homme qui est surnommé Balaron (37) du nom de sa maison, sut si bien faire ses affaires, pendant qu'il resta en galère, qu'il eut à son retour de quoi faire rebâtir sa maison. Il vit encore et il est bon protestant.



    (Ceci se rapporte à la page ci-dessus 142) :

    Le Sieur Bosc de Tachais n'évita qu'on ne rasa sa maison que parce que ses amis catholiques, gens de distinction, témoignèrent que du temps qu'il avait chez lui les Camisards, il en avait envoyé avertir les officiers de Sa Majesté. Il vit encore, c'est un homme de beaucoup de piété.



    MEMORE SUR LES AFFAIRES DE LA RELIGION EN VIVARAIS PARJEAN-PAUL EBRUY QUI A PRECHE DANS CE PAYS LA, L'ESPACE D'ENVIRON VINGT ANS. REFUGIE A REGENS.

    Le 20 Mars 1734